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MEMOIRE DE FILLE, Annie Ernaux - littérature adulte

Collection particulière.

La quatrième de couverture dit :

«J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue.»
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l'onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.
S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

*

J'attendais, patiemment (on ne peut savoir à l'avance le temps qu'il faudra), de digérer ce texte, j'attendais notamment la rencontre avec son auteur, Annie Ernaux, organisée par la librairie Le Failler à Rennes, pour voir si quelque chose ne se dégagerait pas de la confrontation avec le réel, une intuition, un chemin, une révélation, pourquoi pas ? C'est l'inverse qui s'est produit, il me semble. La réalité de ce que cette auteur (j'en ai marre de ces mots qui n'ont pas de féminin, que l'on est obligé-e-s d'inventer, qui sonnent bizarre - juste parce qu'on n'a pas l'habitude ?) cherche à faire advenir sous les touches de son clavier, à partager avec le lecteur/la lectrice n'est justement que dans les mots choisis & assemblés sous un titre. C'est le propre d'un auteur (& c'est sans doute pour cela que je n'ai pas envie d'écrire écrivain, qui trouve plus facilement son féminin). Si toute son oeuvre ne le clamait déjà, ses allusions à Proust dans ce dernier récit le rappellent : "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature." (Le Temps Retrouvé, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 891)

Rencontre il y a bien eu malgré tout ce jour-là & les mots, le jeu remâché des questions-réponses n'ont pas fait le poids face à la réalité d'une assemblée de lecteurs fervents & silencieux, la réalité d'un corps, d'une allure (de grande femme un peu timide au travers de laquelle il n'était pas difficile de retrouver la jeune fille de 58 décrite dans l'ouvrage), d'une voix (assurée, elle, quand elle parle de son oeuvre & qui fait bien sentir le poids de toute une vie de femme consacrée à l'écriture).

Rencontre il y a eu, entrevue concertée, moment partagé, instant vécu, opaque forcément, sans distance. C'est comme pour la lecture. On découvre un texte, on "se le prend" sans avoir suivi le processus d'écriture. & pourtant, Annie Ernaux nous donne tout de ce cheminement, avec une clarté incroyable, une simplicité trompeuse : je ne saurais évidemment parler que pour moi, mais je dois digérer ce texte, je ne sais pas le temps que cela prendra, je ne verrai peut-être jamais les effets produits par sa lecture, je serai attentive, peut-être une réponse, une éclaircie me surprendront au détour d'une fatigue, d'une rencontre, d'un désir. En attendant, je revois son visage, je réentends sa voix & je les range dans ma cabane intérieure aux côtés d'autres petites soeurs de consolation, Wanda, Sue pour ne citer que celles qu'Annie Ernaux nomme elle-même dans son livre.

Tout ça pour dire que je ne parlerai pas de Mémoire de fille. Quelques extraits soulignés pendant ma lecture suffiront sans doute à donner l'envie d'aller plus loin...

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Besoin d'écrire sur du vivant, sous la mise en danger du vivant, pas dans la tranquillité que donne la mort des gens, rendus à l'immatérialité d'êtres fictifs. Faire de l'écriture une entreprise intenable. Expier le pouvoir d'écrire - non la facilité, personne n'en a moins que moi - par l'effroi imaginaire des conséquences.

(p.38)

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C'est la première fois qu'elle retrace cette nuit du 16 au 17 août 1958 en éprouvant une satisfaction profonde. Il me semble que je ne peux m'approcher davantage de la réalité. Qui n'était ni l'horreur ni la honte. Seulement l'obéissance à ce qui arrive, l'absence de signification de ce qui arrive. Je ne peux pas aller plus loin dans cette sorte de migration volontaire dans mon être d'à peine dix-huit ans, dans son ignorance de la suite, du dimanche commencé.

(p.46)

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Je me demande ce que ça signifie qu'une femme se repasse des scènes vieilles de plus de cinquante ans auxquelles sa mémoire ne peut ajouter quoi que ce soit de nouveau. Quelle croyance, sinon celle que la mémoire est une forme de connaissance ? Et quel désir - qui dépasse celui de comprendre - dans cet acharnement à trouver, parmi les millions de noms, de verbes et d'adjectifs, ceux qui donneront la certitude - l'illusion - d'avoir atteint le plus haut degré de réalité ? Sinon l'espérance qu'il y a au moins une goutte de similitude entre cette fille, Annie D, et n'importe qui d'autre.

(p.88)

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Mais à quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre - à supporter - ce qui arrive et ce qu'on fait.

(p.96)

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Quand elle est étendue les yeux fermés sur sa serviette de bain, la fille de la photo se sent, comme je l'écrirai dans une lettre "à mille lieues de mon ancien moi". Je l'imagine traversée par les images de son enfance. [...] Elle voit ses parents au loin, vieux, un peu ridicules et gentils dans leur petit commerce, dans une sorte d'amour séparé. C'est comme si la réalité se mettait d'elle-même à distance.

J'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour.

(p.142-143)

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 En rentrant, j'ai écrit dans mon journal : " [...] Je ne suis pas culturelle, il n'y a qu'une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir."

Est-ce la plus grande vérité de ce récit ?

(p.145)

*

Déjà le souvenir de ce que j'ai écrit s'efface. Je ne sais pas ce qu'est ce texte. Même ce que je poursuivais en écrivant le livre s'est dissous. J'ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d'intention :

Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé.

 (p.151)

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Mémoire de fille, Annie Ernaux, Gallimard, 2016.

Nathalie

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