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MANUEL A L'USAGE DES FEMMES DE MÉNAGE, Lucia Berlin - littérature adulte

 Elle avait de l'esprit, reconnais-le.

LE MOT DE L’ÉDITEUR :

La publication de Manuel à l’usage des femmes de ménage révèle un grand auteur et un destin exceptionnel : Lucia Berlin, mariée trois fois, mère de quatre garçons, nous raconte ses multiples vies en quarante-trois épisodes. Élevée dans les camps miniers d’Alaska et du Midwest, elle a été successivement une enfant solitaire au Texas durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune fille riche et privilégiée à Santiago du Chili, une artiste bohème vivant dans un loft new-yorkais au milieu des années 50 et une infirmière aux urgences d’Oakland. Avec un délicat mélange d’humour, d’esprit et de mélancolie, Berlin saisit les miracles du quotidien jusque dans les centres de désintoxication du sud-ouest des États-Unis, elle égrène ses conseils avisés et loufoques tirés de ses propres expériences d’enseignante, standardiste, réceptionniste, ou encore femme de ménage.
Dix ans après la mort de l’auteur, la découverte de Manuel à l’usage des femmes de ménage a constitué un événement littéraire majeur aux États-Unis, puis dans le monde entier. Comparée par la critique américaine à Raymond Carver et Alice Munro, Lucia Berlin est un grand écrivain injustement méconnu, un maître de la narration qui se nourrit du réel pour émerveiller son lecteur. 

*

 Un matin, je l'ai entendu lui dire, à la table du petit déjeuner : "Faisons un truc spontané aujourd'hui, emmenons les gosses jouer au cerf-volant !" Ça m'a touché au cœur. Une part de moi-même aurait voulu intervenir comme la bonne à la dernière page du Saturday Evening Post. Je fabrique de super cerfs-volants, je connais les bons coins à Tilden pour le vent. A Montclair, il n'y a pas de vent. L'autre moi-même a branché l'aspirateur pour ne pas entendre la réponse de sa femme. Dehors il tombait des cordes.

(p.62-63)

 

Soupirs, rythmes cardiaques, contractions de l'accouchement, orgasmes, tout se jette dans le cours du temps de même que des pendules à balancier placées côte à côte finissent par battre à l'unisson. Des lucioles dans un arbre clignotent comme si elles ne faisaient qu'une. Le soleil monte & redescend. La lune croît & décroît, & en principe le journal atterrit sur la véranda à six heures trente-cinq.
Quand quelqu'un meurt, le temps s'arrête. Bon, il s'arrête pour lui, certes, mais pour les proches le temps se détraque. La mort vient trop tôt. Elle oublie les marées, les jours qui rallongent ou raccourcissent, la lune. Elle déchire le calendrier. On n'est pas à son bureau ou dans le métro, ou en train de préparer le repas pour les enfants. On est en train de lire People dans la salle d'attente du service de chirurgie, ou de grelotter sur un balcon, à fumer toute la nuit. On regarde dans le vague, assise dans la chambre de son enfance avec le globe sur le secrétaire. Iran, Congo belge. Le côté négatif, c'est que lorsqu'on reprend le train-train quotidien, toutes les petites habitudes, les repères de la journée, tout semble n'être que mensonges absurdes. Tout est suspect, une ruse pour nous endormir, nous réintégrer sournoisement dans la sereine inexorabilité du temps.

(p.514-515)

 

- Maman a gâché mon film préféré, ai-je dit à Sally. "Le Chant de Bernadette". J'étais scolarisée à Saint-Joseph & j'avais l'intention de me faire religieuse, ou, mieux encore, de devenir une sainte. Tu n'avais que trois ans à l'époque. J'ai vu ce film trois fois. Enfin, elle a accepté de m'accompagner. Elle a ri du début à la fin. Elle a dit que la belle dame n'était pas la Vierge Marie. "C'est Dorothy Lamour, bon sang." Des semaines durant, elle s'est moquée de l'Immaculée Conception. "Va me chercher une tasse de café, s'il te plaît. Je ne peux pas me lever. Je suis l'Immaculée Conception. Ou au téléphone avec son amie Alice Pomeroy : "Salut, c'est moi, la Maculée Conception", ou encore : "Salut, c'est la Conception Instantanée."
- Elle avait de l'esprit, reconnais-le. Comme quand elle donnait une pièce à un mendiant en lui disant : "Pardon, jeune homme, mais quels sont vos rêves & aspirations ?" Ou lorsqu'un chauffeur de taxi était revêche, elle lui disait : "Vous me semblez bien pensif & tourné sur vous-même aujourd'hui."
- Non, même son humour faisait froid dans le dos. Au fil des ans ses notes de suicide, toujours adressées à moi, étaient en général des blagues. Quand elle s'ouvrait les veines, elle signait Bloody Mary. Quand elle est passée aux somnifères, elle a écrit que c'était parce qu'elle ne savait pas faire de noeuds. Sa dernière lettre n'était pas drôle. Elle disait qu'elle savait que je ne lui pardonnerais jamais. Qu'elle ne pouvait pas me pardonner d'avoir gâché ma propre vie.
- A moi, elle n'a jamais laissé de lettre d'adieu.
- Sally, ne me dis pas que tu es jalouse parce que c'est à moi qu'elle laissait ses mots d'adieu ?
- Ben si. Je suis jalouse.


Manuel à l'usage des femmes de ménage, Lucia Berlin, Grasset, 2017, traduit de l'anglais par Valérie Malfoy.

Les articles dans la presse : 

http://next.liberation.fr/livres/2017/01/13/la-nouvelle-vie-de-lucia-berlin_1541277

http://www.telerama.fr/livres/manuel-a-lusage-des-femmes-de-menage,153395.php

http://www.elle.fr/Loisirs/Livres/Dossiers/Top10/Livres-le-top-10-du-mois-de-janvier/Manuel-a-l-usage-des-femmes-de-menage-de-Lucia-Berlin-Grasset#

Nathalie

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